mercredi, octobre 05, 2011

Hunter S. Thompson : Dernier tango à Las Vegas : Gonzo Papers (2010)

Hunter S. Thompson : Dernier tango à Las Vegas : Gonzo Papers (2010)

Pour beaucoup, l'œuvre de Hunter S Thompson se résume au fantastique et délirant Las Vegas parano, superbement porte à l'écran il y a quelques années avec un Johnny Depp plus vrai que nature dans le rôle du grand écrivain. Grand écrivain, Dites-vous ? Oui, carrément, n'ayons pas peur des mots, car rare sont ceux qui, en littérature, ont eu l'audace d'inventer un style, un genre même, a part entière et Thompson est de ceux-là. Si l'on se retourne sur le XXIème siècle qui vient de s'achever et plus encore sur sa deuxième moitie, si riche cinématographiquement et musicalement parlant, à part le gonzo journalisme dont Thompson est le père assume et l'un des rares représentant, quelle autre aventure aussi radicale a-t-elle été testée sur le papier? A ma connaissance rien de comparable, rien d'aussi déjanté, d'aussi extrême, d'aussi addictif. C'est pour cela que l'on est vraiment en droit de se réjouir de l'heureuse initiative des éditions Tristam qui se sont mis en tête de publier l'intégralité de l'œuvre non encore traduite en France de l'écrivain qui décida de nous quitter un jour de 2005. 5 tomes sont prévus et, même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'inédits en ce qui concerne les 2 premiers qui viennent de paraître, il n'en reste pas moins qu'ils renferment quelques-unes des pages les plus passionnantes qu'a pu écrire l'auteur, en tous cas jusqu'à ce que l'on puisse juger de l'ensemble de son œuvre une fois traduite.


Je vous l'accorde, la politique n'est pas toujours passionnante, surtout sur le papier et qui plus est encore quand il s'agit d'histoires qui ont plus de 30 ans maintenant et qui mettent en scène des hommes dont, pour la plupart, nous n'avons jamais entendu parler et sur lesquels on a bien du mal à mettre un visage, a l'exception près du haï Nixon, personnage principal du Fear and Loathing on the Campaign Trail qui occupe une grosse partie de ce premier tome. Il s’agit donc d’une plongée au cœur de la campagne présidentielle américaine de 1972, avec un Thompson embendded (comme on ne disait peut être pas encore à l’époque) dans les bagages du camp démocrate où l’auteur peut se livrer à loisir à son activité favorite. Couvrir les faits, rien que les faits tous les faits, avec une dose de subjectivité, d’ironie, d’analyses personnelle souvent juste, parfois quelque peu bancale,  aidé en cela par de grands renforts d’alcool et de substances plus ou moins licites. Du grand n’importe quoi sur un sujet sérieux serait-on alors sans doute amener à penser, si Hunter S Thompson ne faisait pas preuve, à cette occasion d’un extraordinaire lucidité quant aux choses politiques,  au microcosme des types qui gravitent dedans (une belle bande d’escroc en particulier dans l’équipe du futur vainqueur) mais ce qui frappe surtout c’est l’originalité et la finesse de ses analyses qui font que, près de 40 ans plus tard, (re) lire ces pages reste toujours aussi passionnant et instructif quant au fonctionnement de nos démocraties.

Hunter déteste profondément Nixon et son système, et l’élection de ce dernier (avec lequel il n’a finalement qu’un seul point commun, la passion du football US) sera un événement aussi douloureux pour lui, que sera jubilatoire la longue descente aux enfers du président, et sa démission finale, au moment du scandale du Watergate, superbement relaté aussi dans cet ouvrage, sans que pour autant l’on ne perde son temps à descendre dans les détails techniques de l’affaire. Il faut lire ses pages pour ressentir toute la passion, la hargne et l’effervescence de l’auteur en ces heures sombres pour l’Amérique, Personne, sans doute ne racontera plus jamais la politique comme Thompson l’a fait au long des quelques papiers ici rassemblés. Non, car la politique est, pensent les milieux autorisés, comme disait Coluche, affaire bien trop importante pour être traitée par des journalistes tout à fait incontrôlables et capable de penser par eux même en dehors des sentiers battus. Un journaliste qui assiste, assez impuissant finalement, à la mort du rêve américain, préférant se perdre dans l’alcool, les drogues et une certaine folie.

Plus encore que lorsqu’il couvre les campagnes de Nixon ou de Carter, la folie de Thompson atteint un paroxysme, qui n’est pas sans rappeler Las Vegas Parano (dont on retrouvera d’ailleurs au hasard de ces quelques 460 pages, l’avocat Oscar Acosta plus fou et énigmatique encore), lors de l’épisode de la grande chasse au requin, où Thompson, pour se remettre de la claque de l’élection de Nixon part au Mexique couvrir un concours de pêche au gros auquel participe quelques fortunés convives. On s’en doute, le tout se fini à tombeau ouvert dans un déluge d’alcool et de drogues incontrôlé, un tourbillon  qui se lit d’une traite entre fièvre et parano.
Afin d’être vraiment complet, il faut aussi noter que ce premier tome aborde une partie méconnue et pourtant importante de l’œuvre de l’auteur, à savoir son activité de journaliste sportif, au travers d’un portrait de Muhammad Ali toujours dans le plus pur style gonzo.

C’est donc avec impatience que l’on attend la suite de l’œuvre de cet écrivain trop méconnu sans doute car trop cynique et dangereux. Excès, humour et capacité d’analyse sont-ils les ennemis du grand écrivain ? Toute proportion gardée, allons demander, en bons petits français que nous sommes, son avis à …. Victor Hugo ? ;)

mardi, octobre 04, 2011

Carlos Moore : Fela Fela : Cette putain de vie (1982)

Carlos Moore : Fela Fela : Cette putain de vie (1982)

Le nombre de livres en français consacré à l’inventeur de l’afro beat étant inversement proportionnel à sa production musicale pléthorique, ce Putain de Vie, malheureusement épuisé depuis bien longtemps et rarement réédité à ma connaissance, fait figure d’incontournable pour qui veut en connaitre un peu plus sur la vie et l’œuvre du génial nigérian disparu, des suites du sida, en 1997, soit bien longtemps après la parution de ce bouquin qui date de 1982 et, de fait, ne couvre pas l’ensemble de la vie de l’artiste..


Ecrit à 4 mains avec son ami Carlos Moore, qu’il reniera quelque peu par la suite, toute la première partie de l’ouvrage couvre les débuts du roi de l’afro beat, du jazz high life, aux séjours londoniens, de ses passages au Ghana à la tournée américaine qui lui fera découvrir les blacks panthers et le panafricanisme, tout ce qui a permis à Fela de bâtir son immense édifice de musique et de rébellion s’y trouve. Les racines de son engagement, jamais démenti, contre la corruption, les dictatures ou encore la mainmise des multinationales plongent directement tout autant dans ces premiers voyages que dans son observation aigue des travers de la société africaine et du pouvoir en particulier.

Où Fela puisait-il cette énergie débordante, qui lui permettait de mener de front sa carrière musicale internationale, son engagement politique ponctué d’humiliations, de coups, d’emprisonnements et de tortures ? Sans doute auprès de ses innombrables épouses qui figurent ici en bonne place sous forme de courtes interviews, pas toujours passionnantes et dont on pourra regretter qu’elles tournent essentiellement autour de la curiosité malsaine de l’auteur qui cherche, pratiquement à chaque fois à savoir si elles ont été violées et comment lors de la violente descente de l’armée qui vint ébranler la vie de la tribu de Fela par un régiment entier de militaires prenant d’assaut la Kalakuta Republic. 

Enfin, celui qui se nomme dorénavant Fela  Anikulapo (celui qui porte la mort dans sa gibecière)  Kuti (qui ne peut être tué par la main de l'homme)revient sur sa relation avec les femmes, dévoilant au passage une homophobie très africaine dans son explication, la mort de sa mère et sa croyance forte dans la présence et le pouvoir des esprits. 

On l’aura compris, même s’il est, du fait de sa date de parution, incomplet, même s’il est, par certains aspects, fort critiquable, cette ouvrage n’en reste pas moins un incontournable pour qui cherche à en savoir un peu plus sur la vie et l’œuvre de ce musicien majeur de la sono mondiale qui, à l’image d’un Bob Marley aura su, avec quelques notes et une foi sans faille, faire trembler les puissants.

lundi, octobre 03, 2011

Philippe Robert – Rock, Pop, Un Itinéraire bis en 140 albums essentiels (2006) – Sortons des sentiers par nos oreilles battus.

Philippe Robert – Rock, Pop, Un Itinéraire bis en 140 albums essentiels (2006)

Au-delà des Doors, de Deep Purple, de Radiohead ou des Red Hot Chili Peppers, il existe un monde inexploré qui en vaut au moins tout autant la peine.


Oh oui des encyclopédies, des X meilleurs albums des X dernières années, il en existe et à la pelle, que ce soit Philippe Manœuvre, Gilles Verlant ou Georgette ma boulangère, rares sont ceux qui ne se sont pas essayés à l’exercice pour finalement arriver bien souvent à la même conclusion : oui les Beatles, les Stones, Led Zeppelin ou Michael Jackson, de même que Stewie Wonder, U2 ou Jeff Buckley ont pondu des albums sacrément bons qui resteront et qui, d’une certaine manière, auront su raconter une époque sans que l’histoire ne prenne une ride bien des années plus tard.

Alors pourquoi investir ses rares deniers dans cet ouvrage de Philippe Robert, qui reprend ce concept de classement des classiques (cette fois ci ils sont 140) ? tout simplement parce que, comme son titre l’indique, il s’agit d’un itinéraire bis, qui sort donc des mêmes éternels sentier battus pas les plus grandes plumes du rock. Jugez en plutôt : vous auriez mis Egg dans vos 140 disques à emporter sur une île déserte vous ? et pourtant…On pourrait se poser la même question Henry Cow (le frère de Harry ?), The Shaggs, Saggitarius ou encore Joanna Newsom. Volonté de l’auteur d’affirmer sa différence et de se la jouer fin connaisseur face à la horde de gueux ignorants ? certainement pas car on trouve aussi dans l’ouvrage des artistes bénéficiant d’une notoriété quelque peu plus conséquente : Spirit, un certain P McCartney et sa femme, Animal Collective ou Creedence Clearwater Revival. Non, tout simplement la volonté de démontrer que tout le monde n’est pas obligé d’aimer les mêmes choses sans que ces dernières ne soient forcément infréquentables.

Plus qu’une alternative aux listes plus mainstreams citées ci-dessus, l’ouvrage de Philippe Robert en est le parfait complément, ressuscitant les oubliés, rendant justice aux obscurs et incitant à une passionnante découverte de ceux qui ont donné leur vie pour leur passion loin des médias et des modes.

Un bien bel hommage que leur rend au travers de quelques lignes de chroniques enlevées, suscitant la curiosité et l’envie de découvrir, le journaliste des Inrockuptibles. Chapeau l’auteur !

Ian Hunter : USA 1972 : A travers l'Amérique avec Mott the Hoople (2011)

Ian Hunter : USA 1972 : A travers l'Amérique avec Mott the Hoople (2011)

1972, Mott the Hoople, avec l'aide du grand Bowie vient d'achever la réalisation d'un des albums phare du rock post 60s : All The Young Dudes et le single eponyme qui va avec, offert par le David précité. C'est donc le moment de capitaliser sur le succès de l'album et de partir, sans tarder, le défendre sur la route et notemmant tacher de prendre d'assaut la grande amérique qui, à ce moment là, semble fin prête à faire du groupe l'un des monuments du rock les plus incontournable, grâce a sa musique à mi chemin du rock 60s et du glam 70s.



Afin de garder le lien avec les fans, et sans doute aussi un peu, de ne rien oublier de ce périple américain qui promet d'être mouvementé, Ian Hunter, la voix inégalable de Mott, décide de tenir un journal qui va, presque du décollage du sol anglais,à l'atterissage, au même endroit, quelques mois plus tard. Entre les 2: hôtels, salles de concerts, groupies, fans, prêteurs sur gages et les milles aventures d'un groupe de rock sur la route, entre phobie de l'avion (dommage quand on voyage aux states) et soirées trop arrosées, pantalons trop serrés qui lachent sur scène et balance réalisées à l'arrache, ordre de passage sur l'affiche et tempêtes de neige, bref tout y passe, les hauts et les bas, les espoirs immenses et les désillusions.

Des groupes de rock sur la route qui tâchent d'embarquer leurs fans dans leurs valises, ne serait ce que le temps d'un bouquin ou d'un documentaire, il y en a un paquet quand on y réfléchit, alors pourquoi ce bouquin de Ian Hunter semble t il tant faire référence ? Pour ce qui y est raconté ? un peu sans doute, même si en matière de délire rock n roll poussé à son paroxysme on est bien loin du The Dirt de Motley Crue ou quelques autres bios de Led Zep. Les membres du Mott sont tous maqués et, semble t il, plutot fidèles, et, s'ils taquinent sérieusement le goulot, ça ne va pas beaucoup plus loin en matière de substances prohibées. Les révélations fracassantes sur le show biz ? si on excepte le fait qu'on découvre un Keith Moon bien moins perché que la légende veut bien le dire, on, restera un peu sur sa faim en matière de "gossip".

Alors pourquoi donc ce livre, aujourd'hui traduit et augmenté d'une préface laudatrice de Ph Manoeuvre ainsi que d'une magnifique post face de Philippe Garnier , semble-t-il donc tant faire référence dans le tout petit monde de la littérature rock ? Chacun se fera son idée, mais à n'en point douter, celà a beaucoup à voir avec la personnalité de Ian Hunter, sa gentillesse naturelle et son humilité, don humour britannique qui regarde tout ce petit voyage avec amusement et presque détachement sans jamais prendre la grosse tête. Racontant par le menu déboires et triomphes, c'est un Ian Hunter incroyablement humain, humble et sincère que l'on découvre au cours des pages. Soucieux de décrire précisément un voyage en avion afin d'en faire profiter les fans qui n'auront peut être jamais la chance, ni les moyens pour l'époque, de quitter un jour le plancher des vaches. A la fois drôle et touchant encore quand il s'approche au plus près d'Elvis mais se reprend, ne voulant pas déranger l'idôle.

On aime, ou pas, le Rock n Rool, on aime, ou pas, la musique de Mott, il sera par contre bien difficile de ne pas tomber sous le charme de son chanteur-écrivain.

samedi, octobre 01, 2011

Alain Gaschet - Bootleg - Les flibustiers du disque (2010) - Se lit comme un roman, avec une petite larme de nostalgie au coin de l'oeil


Alain Gaschet - Bootleg - Les flibustiers du disque (2010)

Le 18 septembre 2009, Alain Gaschet, que l’on imagine difficilement, tout au cours de la lecture, sans son crochet à la main, sa jambe de bois et son foulard à tête de mort, a été condamné à un an de prison avec sursis. Son crime ? avoir, pendant des années, fait profiter les passionnés de musique d’enregistrements, certes illégaux, mais qui n’auraient jamais existés sans lui. Des concerts, des chutes de studios, des sessions qui n’auraient jamais du sortir, bref, tout ce que les maisons de disques n’ont jamais jugé nécéssaire de publier car n’interressant qu’un nombre très limité de fans et de collectionneurs.


La différence entre le bootleg et la contrefaçon, c’est tout le nœud du problème, toute l’importance de cette histoire racontée avec sobriété et talent par Alain Gaschet qui prend pour point de départ sa malheureuse expérience personnelle pour remonter tout le fil de cette industrie souterraine, ses codes, ses combines, ses figures légendaires, ses circuits mais, et avant tout serait on tenté de dire, ses personnalités hautes en couleurs, animées pour la plupart et jusqu’à récemment par la passion de la musique avant tout et la volonté de partager des trésors avec le plus grand nombre.

Car, comme se plait à l’expliquer très clairement l’auteur dans le livre, si la contrefaçon consiste à recopier intégralement un album disponible dans le commerce et à le revendre à un prix que le consommateur jugera enfin raisonnable, et que les maisons de disques qualifieront de proprement scandaleux pour leurs marges, si donc la contrefaçon n’est qu’une entreprise de copie parfaite jusqu’au livret, il en va tout autrement du bootleg. Bandes oubliées ressorties des archives où elles auraient bien failli disparaitre à tout jamais si personne n’avait eu le soucis de les exhumer ; concerts mythiques enregistrés par quelque petit malin équipé de son magnéto et son micro peint en noir pour être moins repérable, album sauvé in extremis d’un pilori auquel il était promis (cf le mythique Black Album de Prince) ; voilà bien le genre de documents sonores dont peuvent réver tous les fans d’un artiste qui, en bons fans, ont déjà tous les albums officiels du dit artiste. On voit donc bien que, loin d’empiéter sur les plates bandes des intatiables maisons de disque, les bootlegers ne font que vivre et partager leur passion à ceux qui ne peuvent se contenter du matériel en vente libre.

Vinyles aux coins coupés, stands de conventions du disque de province, disquaires qui en ont (sous le comptoir), etc…. tout amateur de musique qui un jour sera parti à la recherche du concert de Guns n’Roses à Vincennes en 92, d’un double live des Black Crowes featuring Jimmy Page (circa 92) ou d’un coffret 4CD de la tournée de U2, tout passionné quelle que soit sa génération se retrouvera à un moment ou un autre dans ce bouquin, émouvant et vivant. Car oui, au cœur du système et mieux placé que quiconque pour le raconter, au travers d’une série de portraits emblématiques, Alain Gaschet sait faire partager sa passion. Un dangereux terroriste de la propriété intellectuelle ? un financier du crime international dont revenus serviraient à financer le terrorisme le plus abject ? à qui veut on faire croire que ce genre de pirate puisse représenter un danger pour la société ? franchement… Quand on voit qu’aujourd’hui les maisons de disques elles memes, dans un soucis de grapiller le moindre centime tant qu’il en est encore temps, les maisons de disques, donc, n’hésitent plus à mettre sur le marché, de façon officielle, des bandes dont le pire des bootleggers n’aurait jamais voulu (jetez un coup d’œil aux dernieres « nouveautés » des Doors, en vente libre sur Amazon par exemple)....

A l’heure où n’importe qui peut, avec un simple téléphone portable, faire partager n’importe quel concert instantanément aux 4 coins de la planète, ce livre distille un évident parfum de nostalgie à ceux qui ont un jour ou l’autre jeté une oreille sur des bandes à peines audibles de leur groupe préféré. Quant aux autres, trop jeune pour avoir connu les temps glorieux des vinyles colorés et autres coffrets plus luxueux que les officiels, ils apprendront que mêmes certaines pochettes sentaient bon le do it yourself de fond de cave.